Alexandre le Grand, héraut de l'expansion européenne

 “Der Sitz der Herrschaft ist nun erstmal in Europa”: c’est en ces termes qu’en 1767 puis en 1787 Johann Christoph Gatterer synthétisait le sens historique qu’il entendait donner à la conquête macédonienne de l’Orient. Cette vision fut à son tour proclamée par Barthold Georg Niebuhr dans ses cours à l’université de Bonn en 1829-1830 : tout comme Arnold Heeren à la même époque à Göttingen, il voit dans les victoires d’Alexandre le début d’un mouvement historique irrésistible, qui doit mener à « la domination de l’Europe sur l’Asie (die Herrschaft Europa’s über Asien) ». Ces jugements sont d’autant plus notables qu’ils viennent d’historiens dont certains (Gatterer, Niebuhr) sont par ailleurs très hostiles à la conquête macédonienne et à son chef. Ils viennent couronner une vision européenne et européocentrique, qui s’est développée au long du XVIIIe siècle, à la suite des analyses de Voltaire et de Montesquieu, dont les vues sur Alexandre ont été adoptées et renforcées en Écosse et en Angleterre par des historiens tels que William Robertson, John Gillies et William Vincent en particulier. Liée intimement au contexte historique du XVIIIe siècle et à la conscience que l’Europe a de ses rapports avec le reste du monde, l’image nouvelle d’Alexandre fait du conquérant macédonien le précédent et le modèle de l’expansion mondiale des puissances européennes aux dépens d’une « Asie despotique et décadente ». De ce point de vue, les travaux des historiens et des philosophes du long XVIIIe siècle nourrissent la réflexion sur l’orientalisme européen sur la longue durée, dont les effets n’ont pas disparu aujourd’hui.